Acheter près de chez soi n'est pas seulement une préférence : c'est un choix qui a des effets mesurables sur le tissu économique d'un territoire. Les études menées sur ce point, en France comme ailleurs, aboutissent à des ordres de grandeur assez convergents.
Une entreprise indépendante dépense une part importante de son chiffre d'affaires sur son territoire : salaires versés à des habitants, approvisionnements auprès de fournisseurs proches, prestataires locaux, comptable, imprimeur, artisan. Les travaux disponibles situent cette part retenue localement autour de 60 à 70 centimes par euro dépensé, contre environ 30 centimes pour une enseigne intégrée dont les fonctions support, les achats et les bénéfices remontent au siège.
Ce différentiel est l'argument économique central du commerce de proximité. Il ne dit pas que les grandes enseignes ne créent pas d'emploi ; il dit que l'euro dépensé ne circule pas au même endroit.
Le commerce de proximité emploie davantage de personnes par unité de chiffre d'affaires qu'une grande surface, parce qu'il substitue du service à de l'automatisation. Ces emplois sont peu délocalisables et souvent occupés par des habitants du quartier.
Au-delà du chiffre, un commerce ouvert produit ce que les urbanistes appellent une surveillance passive : une rue avec des vitrines actives est une rue fréquentée, et une rue fréquentée est plus sûre. La disparition des commerces d'un centre-bourg entraîne une baisse de fréquentation qui accélère la fermeture des suivants, c'est un mécanisme cumulatif, bien documenté dans les villes moyennes françaises.
Un circuit court se définit par le nombre d'intermédiaires, un au maximum entre le producteur et le consommateur, et non par la distance. Un produit vendu en circuit court peut venir de loin ; un produit local peut passer par quatre intermédiaires.
Les formes les plus répandues sont la vente à la ferme, les marchés, les paniers hebdomadaires par association de maintien d'une agriculture paysanne, les magasins de producteurs et la vente en ligne avec retrait. Leur intérêt économique pour le producteur est net : il capte la marge de distribution. Leur bilan environnemental, en revanche, dépend entièrement de la logistique, une tournée de 10 clients en camionnette peut peser plus lourd, par kilo transporté, qu'un semi-remorque complet.
Une part croissante de l'offre locale vient d'entreprises à statut particulier : associations, coopératives, mutuelles, sociétés commerciales agréées entreprise solidaire d'utilité sociale. Leur point commun est une gouvernance démocratique, une lucrativité limitée et une réserve impartageable , les bénéfices sont majoritairement réinvestis.
Elles occupent des créneaux que le marché classique délaisse : réemploi et ressourceries, insertion par l'activité économique, services de proximité en zone rurale, circuits alimentaires solidaires. Leur poids dans l'emploi français est loin d'être marginal.
Trois gestes ont un effet réel. Payer en espèces ou par un moyen à faible commission chez les petits commerçants, dont les marges sont serrées. Commander directement plutôt que par une plateforme qui prélève 20 à 30 %, la différence va entièrement au commerçant. Et acheter la réparation avant le remplacement, qui fait vivre des métiers présents uniquement en proximité.
Il faut aussi accepter l'objection : le commerce local est parfois plus cher, et le pouvoir d'achat n'est pas également réparti. Le choix n'est donc pas moral mais budgétaire, et la manière la plus honnête de le poser est de dire ce que l'écart de prix finance, plutôt que de le nier.
